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Langue, culture, politique

4 décembre 2014 par Pips Patroons

langue, culture, politique

La langue, parlée, écrite ou gestuelle, est un attribut essentiel de l’espèce humaine. Sans elle, pas de transmission culturelle d’une génération à l’autre, donc pas d’humanité, car les connaissances et la culture en général ne sont pas génétiquement héréditaires. Cette fonction culturelle fondamentale de la langue ne peut que soulever des questions politiques. Pensez à la Belgique.

En général un peuple tient à sa langue maternelle, dans laquelle il s’exprime plus aisément. Si un pouvoir impose une autre langue, cela suscite une résistance de la part de la population concernée, sauf si celle-ci y voit un avantage culturel ou économique. L’histoire, parsemée de guerres conquérantes, a connu et connait de nombreux conflits linguistiques.

Selon les romantiques « la langue est tout le peuple » et les bourgeoisies révolutionnaires triomphantes considéraient une langue nationale unique comme un des piliers de la cohésion de l’État-nation. C’était le cas des jacobins français, un jacobinisme qui n’est toujours pas mort et qui fait surface aujourd’hui face à l’importance de l’anglais sur le marché mondial et la nécessité de publier les résultats de la recherche scientifique dans cette langue pour atteindre une audience internationale. Certains Français, aussi bien à droite qu’à gauche, se sentent menacés dans leur identité par cette évolution. La langue d’un pouvoir impérialiste hégémonique s’impose comme langue internationale. Si certains États multilingues ont des problèmes ce n’est pas le cas de tous, comme en témoigne la confédération helvète. Mais la formation des États-nation ne suit pas un chemin unique.

La grande majorité des États actuels sont plurilingues. Le poids de l’espagnol ne fait que grandir aux U.S.A. En Afrique et en Asie la plupart des gens parlent deux ou trois langues et même d’avantage. Si le français et l’anglais y sont les langues administratives, les élites sont pratiquement les seules à les utiliser couramment. Entre eux les gens parlent leur langue natale ou un dialecte régional et ils communiquent avec leurs voisins dans la langue de ceux-ci ou vice-versa, s’ils n’utilisent pas une lingua franca, une langue véhiculaire comme le lingala au Congo.

Après la 2e guerre mondiale, la décolonisation à conduit certains nouveaux États à adopter une langue nationale qui n’était pas celle du colonisateur. Prenons comme exemple l’Indonésie, un archipel immense où l’on parle un nombre impressionnant d’idiomes. On ne pouvait choisir le javanais, langue culturelle mais seulement parlée dans l’Est de l’île de Java. On choisit le malais, lingua franca depuis longue date dans l’archipel, déjà utilisé dans la lutte de libération contre le pouvoir colonial des Pays-Bas, et on lui donna le nom de Bahasa Indonesia, littéralement « la langue de l’Indonésie ». (Le  Bahasa Malaysia, utilisé par le voisin de l’Indonésie est pratiquement de la même langue.) Comme l’explique le marxiste Max Lane, ce bahasa devait servir à former une culture commune dont les vecteurs étaient les écoles et les partis politiques. En 1959, dix ans après l’indépendance formelle, 80% de la population pouvait lire et écrire et pratiquement chaque village possédait son école. Les écoles religieuses choisirent également le bahasa. (Unfinished Nation. Indonesia before and after Suharto, Londres 2008)

Remontons maintenant vers le subcontinent Indien. Le hindi est une des langues officielles et importantes de l’Inde, mais elle n’est pas parlée par les 1,5 milliard de citoyens. L’Inde compte 22 langues officielles. L’anglais y est compris par 1% de la population, ce qui fait quand même 120 millions de personnes. Mais en réalité il est la langue maternelle que d’un demi-million d’Indiens. Ce qui a suscité une révolte chez les jeunes d’origine rurale qui doivent faire des examens en anglais pour pouvoir entrer dans la fonction publique. La bataille entre le hindi et l’anglais est en réalité celle des pauvres contre les riches, pouvait-on lire dans Le Monde. Le hindi s’écrit en caractères devanagari, tandis que l’urdu qui est la version « islamique » du hindi s’écrit en lettres arabes. Si l’urdu est la langue administrative à coté de l’anglais au Pakistan, c’est en fait une langue importée par des élites musulmanes après la partition de l’Inde. En tant que langue d’un Etat artificiel, le Pakistan, l’urdu suscite l’antipathie des populations sind, baloutche, pashtoune, etc.

Employer des écritures différentes pour souligner son appartenance culturelle est une pratique courante. Ainsi les Croates catholiques écrivent en caractères latins, tandis que les Serbes orthodoxes qui parlent la même langue à quelques formes dialectales près, utilisent l’alphabet cyrillique. Les maltais catholiques parlent une langue d’origine sémitique qui s’écrit en lettres latines, tandis que l’iranien, une langue indo-européenne, s’écrit en lettres arabes.

Tournons nous maintenant vers les Philippines, un État qui compte presque 100 millions d’habitants, composé d’une quarantaine de minorités nationales qui parlent une des 70 langues régionales. L’archipel comprend 2 grandes îles, 9 îles moyennes, et 1000 petites îles habitées et 6000 îlots. L’archipel devint une colonie espagnole en 1565 à l’exception du sultanat sur l’île de Mindanao qui échappa ainsi à l’évangélisation. Colonisation oblige, l’Espagne ordonna l’enseignement du castillan aux indigènes et leur imposa des noms ibériques. Un héro de la révolution nationale, José Rizal, écrivit ses romans dénonçant le colonialisme dans la langue du colonisateur. On le fusilla en 1896. Aujourd’hui cette langue a pratiquement disparue. En 1898 l’archipel devint une colonie des U.S.A. et ce n’est qu’en 1946 que les Philippins obtinrent leur souveraineté. Se posait alors, comme en Indonésie, le problème de la langue nationale, facteur de l’unification politique et culturelle de la nation.

Aux premiers contacts avec les Espagnols la langue majoritaire était le Bisaya, parlé dans les îles centrales de l’archipel. Mais c’est finalement le tagalog parlé dans la région de Manille qui fut choisi comme langue nationale sous le nom de Pilippino. Les premières statistiques nous apprennent que sur l’île de Luzon où se trouve la capitale Manille, le Tagalog était parlé par 124.000 personnes, contre 96.000 Ibanag, 77.000 Bicol, 75.000 Kapampangan, 75.000 Ibanag, 75.000 Ilocano et 24.000 Pangasinense. Par rapport à ces dernières langues et à celles de l’archipel tout entier, le tagalog est minoritaire. La plupart des philippins en ont une connaissance passive, mais les tagalophones ne comprennent pas le Bisaya, langue pourtant importante. Mais ce n’est pas tout. Si vous vous promenez au Philippines vous voyez partout des inscriptions officielles et de la publicité en anglais. Le régime prétend que c’est la deuxième langue officielle. Pourtant la grande majorité des gens ne parle que quelque mots d’anglais, la petite bourgeoisie un peu plus. Ce ne sont les familles politiques issues de la bourgeoisie compradore et des propriétaires terriens qui parlent l’anglais. Les vrais anglophones sont les professeurs d’université. J’ai pu constater que les cours se font en anglais qui est également la langue des manuels, mais que les étudiants le parlent à peine. Si cela ne pose pas trop de problèmes pour les cours scientifiques, je me pose quand même des questions par rapport aux sciences sociales. Si vous écoutez les gens parler dans une de leurs langues vous entendrez un flot de mots en espagnol (komysion, tenedor, vaso, cerveza, calamidad, etc.) et en anglais (tous les concepts politiques). Les Philippines ne connaissent pas comme la France un Étiemble pour fustiger le pilippignol ou le piliglais et d’exiger une langue purifiée. Ils n’ont pas d’Académie de la Langue Pilippino et ils s’en foutent. Malgré cette diversité ils se sentent quand même des philippins à part entière. Avec peut être une seul exception: les Bangsamoro, la population musulmane de Mindanao et qui exige une région autonome.

Une remarque finale qui peut intéresser les amateurs de littérature. Les romans indiens écrits en anglais ne sont pas destinés au peuple de l’Inde, mais au marché mondial et portent donc des caractéristiques exotiques. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas parmi ceux-ci des récits de valeur.

(Prochain article : Le Быт ou le mode de vie postrévolutionnaire)

image: Little Shiva
(cyrillique: Miranda Marcus)

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Pips Patroons est né à Anvers en 1946, a passé son enfance au Congo, a étudié l'histoire à l'Université de Gand puis à l'Université Catholique de Louvain. Après avoir habité en Angleterre, puis dans le sud-ouest de la France, il est revenu dans une Belgique récemment, un pays dont il ne reconnaît pas encore toutes les nouveautés. Il est militant de la gauche radicale depuis longtemps et prépare un ouvrage sur l’idéologie du mouvement flamand au 20e siècle.
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