Les complots d’Agatha

Agatha Christie

La théorie du complot compte beaucoup d’adeptes. Son grand avantage c’est de rendre superflue toute analyse des contradictions sociales comme véritables moteurs des évènements. Tout se passe en secret sous la direction de forces obscures. Celui qui le conteste fait partie du complot. Toute discussion devient ainsi impossible. Malheureusement tous les adeptes du« complotisme » ne sont pas des fous. La grande conspiration qui occupe aujourd’hui les esprits c’est celle de l’islam. Elle ressemble aux Protocoles des Sages de Sion, la falsification antisémite concoctée par les services secrets de la police du tsar pour imputer tous les malheurs aux juifs : un  « front unique » de capitalistes et communistes juifs voulut imposer sa domination sur toute la planète. On n’était pas à une contradiction près.

La « théorie » du complot a fourni ample matière à la littérature populaire. Je me limiterai à Agatha Christie. Le complot est le thème dominant dans au moins cinq de ses romans: Mr Brown (1922), Les Quatre (1927), Rendez-vous à Bagdad (1951), Destination inconnue (1954), et Passager pour Francfort (1970). Les complots sont ourdis par des pouvoirs financiers qui restent anonymes mais qui utilisent d’autres groupes à l’image de cette fantasmagorique union des financiers et des communistes juifs. Son inspiration idéologique vient d’une source britannique hautement respectable et toujours honorée. Agatha a sans aucun doute lu l’article que publia en 1920 le Illustrated Sunday Herald du 2 février 1920. Ce chef-d’œuvre d’analyse historique portait le titre Zionism versus Bolshevism et son illustre auteur était Winston Churchill. Je cite :

« Ce mouvement chez les juifs n’est pas nouveau. De l’époque de Spartacus-Weishaupt à celle de Karl Marx, jusqu’à Trotsky (Russie), Bela Kun (Hongrie), Rosa Luxemburg (Allemagne) et Emma Goldman (Etats-Unis), cette conspiration mondiale destinée à détruire la civilisation pour reconstituer une société fondée sur la stagnation, sur la malveillance et l’envie et sur une impossible égalité n’a fait que croître. Elle a été derrière tous les mouvements subversifs du XIXe siècle; et à présent, pour finir, cette bande de personnages extraordinaires issus de la pègre des grandes villes d’Europe et d’Amérique a empoigné le peuple russe par les cheveux pour devenir pratiquement les maîtres incontestés de cet énorme empire. »

Voilà pourquoi Churchill se range derrière les « bons » Juifs sionistes, ceux qui voulaient bien quitter l’Europe, aidant ainsi à sa « purification ethnique », vers « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », oubliant que cette terre était habitée par les Palestiniens. Il n’est pas étonnant qu’une auteure anglaise d’origine petite-bourgeoise partage ces phantasmes.

Dans Mr Brown les honnêtes leaders syndicalistes anglais sont manipulés par les bolcheviques (manipulés à leur tour) car « on ne peut faire une révolution avec des gens honnêtes ». Derrière les trouble-fêtes comme les Irlandais de Sinn Fein, il a y a un autre manipulateur, le vrai. Si les communistes espèrent voir des flots de sang (on se demande pourquoi), cet ultime manipulateur qui dispose d’une immense fortune, veut le pouvoir. Pour cela il importe de trouver un document diplomatique secret compromettant et le rendre public: « Si les leaders en prennent connaissance les résultats seront immédiats. Ils le diffuseront dans toute l’Angleterre et se prononceront sans aucune hésitation pour la révolution. » Ce pouvoir maléfique est uniquement basé sur la terreur, déconnecté de toute considération sociale, de droite ou de gauche. On retrouve des caractéristiques semblables dans des films comme Opération Tonnerre où James Bond combat Spectre. Il va sans dire que l’idée de Christie sur le déclenchement et le développement d’une révolution sont absurdes.

Dans Les Quatre il s’agit d’une conspiration mondiale dont le chef est un Chinois, flanqué d’un magnat américain, d’une scientifique française et d’un acteur anglais. Ils sont derrière « La révolte universelle, les troubles ouvriers qui frappent toutes les nations et les révolutions qui touchent certaines d’entre-elles. Il y a des gens qui savent de quoi ils parlent et  qui disent que derrière tout ça il y une force qui ne veut rien d’autre que la désintégration de la civilisation. Des indications en Russie font apparaître que Lénine et Trotsky n’étaient que des marionnettes dirigées par un autre cerveau. Je n’ai pas la preuve définitive mais je crois que ce cerveaux est celui de Li Chang Yen ». Que veulent-ils ? « Détruire l’ordre social existant et le remplacer par une anarchie dans laquelle ils règneront comme des dictateurs ». Nous retrouverons cette « domination du crime » dans un film de 1932 de Fritz Lang, Le Testament du Dr. Mabuse, où ce dernier, par la bouche du psychiatre Baum, proclame « qu’on doit jeter l’humanité dans un gouffre de terreur », la « domination du crime ». Notons en passant que Les Quatre a été publié un an après la grève générale britannique de 1926.

Dans Rendez-vous à Bagdad un mystérieuse organisation essaye d’empêcher une rencontre entre les chefs d’États des USA et de l’URSS, rencontre pour empêcher une guerre fatale. On est 1951, la guerre froide a commencé et en bonne humanitaire Agatha veut préserver la coexistence pacifique. Les méchants veulent provoquer une guerre en prouvant que les communistes fomentent un complot pour abattre la civilisation américaine. Mais si les stupides cocos pour qui la politique selon Christie consiste à jeter des bombes à l’instar des anarchistes sont des gens sans scrupules, l’organisation mystérieuse armée de fric et de substances radioactives, n’a qu’un objectif : « Il faut une guerre totale – la destruction totale », après quoi le groupe de jeunes gens, des « supermen  technocratiques, dirigeront le nouvel ordre. » Il n’y a rien de nouveau sous le soleil du complot.

Passager pour Francfort, écrit par Agatha à l’âge de 80 ans, prends la révolte de la jeunesse de 1968 comme toile de fond. Mais derrière cette révolte il y a les « Siegfried » aux yeux bleus et cheveux blonds…

(La semaine prochaine : L’histoire belge selon le New York Herald )

 

photomontage: Little Shiva

publié également sur le blog du NPA du Tarn 

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