L’orgasme féminin, une question politique

Hokusai – Le Rêve de la femme du pêcheur

Du 25 septembre au 26 octobre se jouait la pièce « Je mens, tu mens » au Théâtre des Martyrs. Le titre de la pièce évoque le mensonge qui entoure le sexe dans notre société, et plus particulièrement l’orgasme féminin. Alors que deux couples d’amis passent la soirée ensemble, le vin aidant, les langues se délient et ils en viennent à parler sexe. L’une des deux femmes, l’aînée, n’a jamais parlé à personne de ce qu’elle considère comme un défaut, une anomalie dont elle est coupable : elle ne parvient pas à jouir lors de la pénétration. Le terme « frigide » est plusieurs fois répété, martelé. Les réactions dans la salle de théâtre le prouvent : on touche là à un sujet tabou qui concerne toutes les femmes. La société patriarcale est parfaitement reflétée par la pièce : alors que les hommes descendent à la cave choisir le vin, les femmes restent à la cuisine. Pendant que ceux-ci s’inquiètent de leurs performances – ce n’est pas tant l’absence de plaisir de leurs compagnes qui les préoccupe, sinon le fait de sentir leur virilité remise en question – celles-là osent enfin parler, entre elles, du mythe de l’orgasme vaginal. Parce qu’au cours du spectacle, à renforts de citations (notamment du docteur Freud, pas vraiment un ami du féminisme pourtant !) on découvre sans surprise que l’orgasme vaginal EST un mythe, et le clitoris un inconnu.

L’auteure de la pièce, Susann Heenen-Wolff, dont c’est le premier texte pour le théâtre, est psychanalyste et professeure de psychologie clinique à l’UCL et à l’ULB. « Depuis longtemps, on parle dans les magazines féminins des difficultés des femmes à atteindre l’orgasme par la seule pénétration, explique-t-elle. Mais on a beau expliquer les raisons de ce trouble, on a beau proposer des traitements pour y remédier, il semble que cette difficulté reste bien présente et soit plutôt structurelle. Il ne s’agit donc pas d’un trouble qui relève d’une histoire individuelle, mais d’une difficulté qui se niche dans la nature même de la sexualité de la femme. » Or, comme l’un des deux personnages féminins de la pièce, beaucoup de femmes pensent être la cause du problème… et simulent l’orgasme pour rassurer leur compagnon. La libération sexuelle était au centre des revendications de la deuxième vague féministe, dès les années 60. Oui, l’orgasme féminin est aussi une question politique, et « Je mens, tu mens » est un spectacle qui a le mérite de soulever la question : comment expliquer que le clitoris demeure un mystère – y compris pour nombre de femmes – malgré les avancées scientifiques dont nous jouissons aujourd’hui ? La réponse, malheureusement, est évidente : le plaisir féminin n’a aucune importance dans un système patriarcal où ce qui compte, c’est la reproduction (de la force de travail). Pas besoin de jouir pour faire des enfants. Ce qui explique sans doute qu’on se soucie si peu d’apprendre aux femmes comment elles fonctionnent : dans les cours d’éducation sexuelle, à l’école, on enseigne l’appareil reproducteur et les moyens de contraception. Le clitoris ? Un détail. Résultat : très peu de femmes savent que leur clitoris mesure environ 11 centimètres (au repos !), et encore moins comment fonctionne cet organe surdoué du plaisir féminin, qui cumule plus de 10 000 terminaisons nerveuses. En parler et refuser les tabous, c’est déjà un bon début.
« Je mens, tu mens », un spectacle de Susann Heenen-Wolff par la Cie Biloxi 48. A lire : « La Fabuleuse histoire du clitoris », de Jean-Clause Piquard aux éditions Blanche (préface d’Osez le féminisme).

image: Hokusai – Le Rêve de la femme du pêcheur

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