Henk Sneevliet (1883–1942): Rebelle d’Asie et d’Europe

Le 13 avril dernier, c’était le 75e anniversaire de la mort du socialiste révolutionnaire néerlandais Henk Sneevliet, assassiné avec sept de ses camarades par l’occupant nazi. Sneevliet était le dirigeant du Front Marx-Lénine-Luxembourg, une organisation de résistance créée immédiatement après l’invasion allemande, en mai 1940. Il avait parcouru le monde avant la guerre, soutenu la création de jeunes partis communistes et contribué à organiser la solidarité internationale. Un parcours hors du commun.


Jakob Merkelbach

Sneevliet naît en 1883 dans une famille pauvre de Rotterdam, où il est élevé par sa tante et sa grand-mère, après le décès de sa mère en 1886. Brillant à l’école, il obtient, grâce à des relations familiales, le soutien financier nécessaire pour poursuivre des études secondaires. Il se souviendra plus tard de ne s’être pas senti à sa place parmi ses riches camarades de classe. Il n’a aucune possibilité de poursuivre ses études après l’obtention de son diplôme, ce qu’il regrettera amèrement plus tard. Il se résout donc, à l’âge de 17 ans, à commencer à travailler pour une grande compagnie ferroviaire.

Témoin de la pauvreté de son environnement, il fait l’expérience directe des différences de classes, ce qui le rend conscient de nombreuses questions sociales. Il suit les multiples grèves qui agitent la fin du 19e siècle avant d’adhérer au Nederlandse Sociaal-Demokratische Arbeiderspartei (SDAP) (Parti ouvrier social-démocrate néerlandais) en 1902. Au moment de son adhésion, le parti et le mouvement ouvrier sont sortis très affaiblis d’une grève ratée. Sneevliet appartient cependant à la jeune génération, peu affectée par cet échec. Lui et d’autres de son âge entament la reconstruction du mouvement.

Il devient le premier conseiller communal socialiste de la ville de Zwolle, à 24 ans. Il est aussi membre du syndicat des ouvriers du rail et en est élu dirigeant en 1911. Il est attiré par l’aile radicale de gauche du SDAP. Il y rencontre Henriette Roland-Holst, ou «tante Jet», comme il aimait l’appeler affectueusement, une poétesse reconnue, théoricienne marxiste et figure de proue de la gauche radicale néerlandaise. Son socialisme est révolutionnaire et motivé par un fort engagement éthique pour la cause des opprimé·e·s. Sneevliet exprime les mêmes sentiments lorsqu’il parle de: «la richesse, la beauté, l’éclat de la religion social-démocrate… Parce qu’on ne comprend bien la social-­démocratie que lorsqu’on la considère comme plus qu’une pensée politique. Elle commande la lourde responsabilité du témoignage en semant les graines de la propagande en toute circonstance».

En 1906, il épouse Maartje Visser, avant de divorcer après deux années de vie commune. De 1909 à 1924, il se marie avec une enseignante, Betsy Bouwer ; deux fils jumeaux, Pim et Pam, sont nés de cette union en 1911. Deux ans après un second divorce, il épouse Sima Zolkovskaya, qu’il a rencontrée durant les années 20 en URSS. Ils auront une fille qu’ils nommeront Sima, comme leur mère. Sneevliet finira cependant une nouvelle fois par divorcer, et leur fille racontera plus tard que ce divorce était «politique»: sa mère vénérait Staline, alors que que son père était devenu un opposant déclaré au leader de l’URSS. En 1931, il se marie encore une fois avec avec Wilhelmina Hendrika Draaier.

Il quitte le SDAP en 1911, parce que ce denrier, avec ses syndicats affiliés, refuse de soutenir les grèves des syndicats non affiliés. Pour lui, c’est un déni de solidarité inacceptable. Dès lors, sa position au sein de son syndicat, dominé par le SDAP, devient intenable. La situation empire lorsqu’il rejoint une scission de gauche du parti, le SDP. Sans emploi, il se sent isolé dans un petit groupe aux tendances sectaires et décide de commencer une nouvelle vie aux Indes Néerlandaises, qu’il rejoint en 1913.

Socialisme en Indonésie

Sneevliet arrive en Indonésie à un moment crucial. Le capitalisme a modifié les relations sociales dans les îles, ce qui conduit à de fortes différenciations et au développement précoce d’une classe ouvrière. Parallèlement, se développe une conscience nationale qui s’exprime dans les premiers journaux et mouvements produits par les habitant·e·s de l’archipel. La plus importante de ces organisations est le Sarekat Islam (SI), l’Union Musulmane.

Fondée en 1909 comme organisation d’entraide des marchands musulmans, elle se développe en mouvement de masse, préoccupé de nombreuses questions sociales touchant les Indonésien·ne·s. Vu que les colons néerlandais dominent l’économie du pays, les conflits se transforment rapidement en revendications politiques.

Sneevliet devient secrétaire de l’Union des Marchands à Semarang, métropole du centre de Java, c’est une ville en pleine croissance, au coeur de la contestation radicale. Dans son livre, The Rise of Indonesian Communism, Ruth Mc Vey décrit Sneevliet comme «faisant parfaitement son travail de promotion du capitalisme pour son employeur qui, de son côté, ferme les yeux sur son activisme au service du socialisme dans son temps libre. Il lui demande seulement de ne pas organiser de véritable révolution, ce à quoi Sneevliet s’attelle précisément».

Il devient actif dans l’Indonesische Spoorwegarbeiders Vakbond (VSTP) (Syndicat des ouvriers du rail indonésien) qui, contrairement aux autres syndicats de la colonie, accepte tant les ouvriers indonésiens que néerlandais. Il mène le syndicat dans une direction plus radicale: la défense des ouvriers indonésiens les plus pauvres. En mai 1914, l’Indische Sociaal-­Democratische Vereniging (ISDV) (Association sociale-démocrate indienne) est fondée par quelques dizaines de militants socialistes, à l’instigation de Sneevliet. A l’origine, le groupe est avant tout composé de Néerlandais adhérant au courant réformiste du SDAP. Toutefois, des radicaux comme Sneevliet et son protégé, Adolf Baars, sont convaincus que les socialistes doivent être en première ligne du mouvement anticolonialiste émergeant.

Sneevliet convainc l’ISDV de se rapprocher des mouvements de masse indonésiens, particulièrement du SI. Par le travail avec ses membres, le groupe commence à s’implanter dans la population colonisée. L’orientation politique du SI est encore vague et, pourtant, certains de ses adhérents commencent à associer positivement le socialisme à un Etat Indonésien indépendant.

Baars et Sneevliet tentent de construire un courant de gauche au sein du SI et d’attirer de jeunes activistes vers le socialisme. On retrouve parmi eux des dirigeants du futur Parti communiste indonésien, tels Semaun et Darsono. L’ISDV changera de nom en 1920 et sera le premier parti asiatique à adhérer à l’Internationale Communiste (IC). Entre-temps, Sneevliet a été expulsé du pays.

Il salue la Révolution russe de février 1917 avec enthousiasme dans un article intitulé «Le Triomphe». «La Révolution russe, écrit-il, c’est l’affaire de l’humanité. La guerre est une insulte à l’humanité. Nous sommes certains que la Révolution russe va accélérer la fin de l’abattoir mondial». Ses dernières lignes sont un avertissement à l’aile droite de l’ISDV: «Ici vit, supporte, subit et souffre un peuple de plus d’un million d’habitants depuis des siècles […]»«Peuple de Java, la Révolution russe t’apporte aussi des enseignements». Sneevliet sera poursuivi pour sédition et se défendra dans un long discours de neuf heures. Il sera acquitté et son discours publié comme pamphlet anticolonialiste.

Le courant radical de l’ISDV porte un grand intérêt à la Russie, et commence, au printemps 1917, à organiser des conseils de marins et soldats. Le mouvement gagne des milliers de membres durant cette période. Il reçoit cependant un grand coup lorsque Sneevliet se fait expulser en décembre 1918.

Au service de l’Internationale Communiste

Le SDP s’est transformé en Parti communiste néerlandais durant son séjour aux colonies et a obtenu deux sièges au parlement. Sneevliet s’investit dans la direction du Communistische Partij Holland (CPH) (Parti communiste de Hollande), et devient actif dans le Nationaal ArbeidsSecratariaat (NAS) (Secrétariat national du travail), la fédération syndicale la plus ancienne du pays. Le NAS défend des points de vue plus radicaux que son concurrent, le Nederlands Verbond van Vakverenigingen (NVV) (L’Union néerlandaise des syndicats). Il a cependant moins de membres.

Sneevliet ne reste pas longtemps aux Pays-Bas. En 1920, il participe au deuxième congrès de l’IC comme représentant du PC indonésien. La question de la stratégie à adopter face au colonialisme est à l’ordre du jour. Lénine est l’un des premiers marxistes européens à reconnaître l’importance des luttes pour l’indépendance. Certains, comme le communiste indo-britannique Manabendra Nath Roy, prédisent que les pays colonisés vont devenir le centre de gravité du mouvement révolutionnaire. Sneevliet ne soutient pas ce point de vue, mais défend la position de Lénine qui préconise la participation des communistes des colonies aux mouvements de libération nationale. Unique condition: ne pas entraver la lutte sociale.

La lutte anticolonialiste est terra incognita pour de nombreux marxistes. Sneevliet est l’un des seuls à avoir une expérience de construction de mouvement socialiste dans les colonies. Avec le soutien de Lénine, il devient secrétaire de la Commission de l’IC aux nationalités et à la question coloniale. Il est chargé de développer les activités de l’IC en Asie, et l’une de ses premières missions l’amène en Chine pour prendre contact avec des groupes radicaux, recueillir des informations sur les mouvements locaux et leurs possibles développements communistes.

Il arrive à Shanghai quelques années après que le mouvement du Quatre mai – une combinaison de manifestations de masse et d’initiatives culturelles qui tendent toutes vers la libération de la domination étrangère et la modernisation du pays. A son arrivée, le mouvement est en repli, mais il a débouché sur la création de nombreuses organisations de travailleurs·euses ou groupes socialistes, dont certains vont s’unir pour fonder le Parti communiste chinois en 1921.

Dans une tentative pour regrouper les forces, Sneevliet contacte Sun Yat Sen, le dirigeant du Kuomintang nationaliste. S’inspirant de son expérience indonésienne, où un parti communiste a été construit grâce au travail dans le mouvement de masse nationaliste, il estime que les communistes chinois ne doivent pas dédaigner le Kuomintang, mais y faire un travail politique, comme l’ISDV au sein du Sarekat Islam. Le jeune PCC rejette cette proposition et s’émeut de l’arrogance de Sneevliet.

Selon le dirigeant du PCC d’alors, Chen Duxiu, Sneevliet invoque le respect de la «discipline du Komintern». Finalement, les Chinois rejoindront le Kuomintang, alors que Sneevliet est devenu suspicieux du militarisme de Sun Yat Sen et du caractère autoritaire de son parti. Il est convaincu que l’URSS doit attendre que ce parti se transforme en force révolutionnaire démocratique avant de lui accorder un soutien militaire. Le Kuomintang reçoit finalement cette aide, sans pour autant jamais se réformer. Il mènera une politique de répression mortelle contre la gauche, sous la direction de Tchang Kai Chek.

Sneevliet fait montre de plus de sens tactique que stratégique: il réagit plus à l’actualité qu’il n’élabore des plans sur le long terme. Sa frustration au sein du SDP a la même origine que son exigence que les communistes collaborent avec les mouvements de masse nationalistes: la peur de l’isolement du mouvement révolutionnaire.

Du CPH à la Quatrième Internationale

Sneevliet retourne aux Pays-Bas en 1924, où il est élu dirigeant du NAS, ce qui lui permet de consacrer tout son temps à la politique. Son syndicat est en recul et Sneevliet tente d’inverser la tendance par des mesures organisationnelles. Son investissement dans le NAS est la première source de conflit avec l’IC qui demande que ses militant·e·s travaillent dans des mouvements syndicaux de masse, plutôt que dans une organisation radicale comme le NAS. Sneevliet se défend en répondant que le NAS, contrairement au NVV majoritaire, organise des grèves politiques et possède une structure plus horizontale.

La politique syndicale n’est pas son unique source de désaccord avec l’IC. Il est d’avis que le parti russe a beaucoup trop de pouvoir et que les intérêts de l’URSS commandent la politique internationale. Il déplore le rôle répressif joué par l’URSS et se rapproche progressivement de l’Opposition de Gauche, incarnée par Léon Trotski.

En 1927, l’IC tente de forcer les communistes néerlandais à travailler dans le NVV, ce qui conduit Sneevliet et ses supporters à démissionner du CPH. Deux ans plus tard, ils fondent le Revolutionair Socialistische Partij (RSP) (Parti Socialiste Révolutionnaire). Un fort courant du NAS rejette l’action politique, et Sneevliet entend que les militant·e·s du nouveau parti puissent apporter un discours politique indépendant, autant du CPH que du SDAP. En 1935, le RSP fusionne avec le Onafhankelijke Socialistische Partij (OSP) (Parti socialiste indépendant), une scission de gauche du SDAP, pour créer le Onafhankelijke Socialistische Arbeiders Partij (RSAP) (Parti ouvrier socialiste indépendant). Celui-ci compte un peu plus de 3000 adhérent·e·s, surtout issus des grandes villes. Sa petite taille rend son alliance avec le NAS encore plus nécessaire pour toucher le prolétariat radicalisé.

A l’origine, le SDAP développe des liens étroits avec l’opposition de gauche au sein de l’IC. Mais vu l’échec de la réforme de l’IC, Sneevliet et Trotski entendent créer une nouvelle internationale, en dépit de certains désaccords. Pour Trotski, les communistes doivent s’investir dans des syndicats de masse et non dans des structures minoritaires, comme le NAS. De son côté, Sneevliet craint que la Quatrième Internationale ne soit pas assez ouverte. Il veut collaborer avec des organisations comme l’Independant Labour Party (ILP) (Parti du travail Indépendant) britannique et le Partido Obrero de Unificacíon Marxista(POUM) (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) de l’Etat espagnol, mais Trotski dénonce ces partis comme «centristes», c’est-à-dire incapables de choisir entre réforme et révolution.

Trotski considère que les dirigeants de ces formations sont condamnés à l’échec en temps de crise, alors que leurs adhérent·e·s pourraient devenir de véritables révolutionnaires. C’est pourquoi la Quatrième Internationale se doit d’offrir une alternative claire pour les gagner. Sneevliet donne de son côté la priorité aux travailleurs·euses qui se radicalisent. Finalement, cette divergence d’opinion conduit à la rupture entre les deux hommes.

«Minuit dans le siècle»

Sneevliet est à nouveau confronté à une plainte pour atteinte à l’ordre public en 1933. En cause, son soutien à une mutinerie sur le navire De Zeven Provincïen (Les Sept Provinces). Une partie de l’équipage, composé d’Indonésiens et de Néerlandais, réclame une amélioration des salaires et des conditions de travail en occupant le navire. Après quelques jours de pourparlers, le ministère de la Défense ordonne d’arraisonner le navire, une intervention qui cause la mort de 23 protestataires.

La mutinerie devient le symbole d’une rébellion commune d’Indonésiens et de Néerlandais, portée par les tensions de plus en plus fortes dans la colonie. Sneevliet est condamné à 5 mois de prison ferme, tandis que son parti mène campagne avec le slogan «Sneevliet hors de la cellule, à la Chambre!» (c’est-à-dire au Parlement). Il gagnera ce siège après les élections.

L’élection de Sneevliet est l’un des seuls points positifs de cette période sombre de l’histoire. Hitler arrive au pouvoir la même année. Le plus grand mouvement ouvrier d’Europe n’a pas réussi à stopper la montée du fascisme. Peu après, les procès de Moscou détruisent une génération entière de révolutionnaires. Comme l’écrit alors Victor Serge: il est «minuit dans le siècle». Le déclenchement de la guerre civile espagnole donne encore l’espoir d’un retournement. Le RSAP se jette à corps perdu dans l’organisation de la solidarité et de la lutte contre le fascisme. L’enthousiasme pour la cause espagnole mobilise ses militant·e·s, qui diffusent de l’information, organisent des levées de fonds pour le POUM et préparent l’envoi de volontaires en Espagne.

Abandonnée par les «démocraties» occidentales, la République espagnole se trouve seule face aux fascistes de Franco, largement soutenus par l’Italie de Mussolini et l’Allemagne nazie. L’appui de l’URSS aux républicains s’accompagne d’une répression féroce des dissident·e·s soviétiques et de la gauche anti-stalinienne. Piet van’t Hart, qui rédigera sous le nom de Max Perthus une biographie de Sneevliet, a combattu sous le drapeau du POUM. Il est enlevé et torturé par la police secrète soviétique, qui assassine Andrés Nin, leader du POUM et ami de Sneevliet.

Les tentatives de destruction des mouvements communistes dissidents par l’URSS ont eu un impact direct sur Sneevliet. Le RSAP reste l’un des plus importants mouvements socialistes révolutionnaires d’Europe, indépendant de la social-démocratie et de l’IC. Ceci lui vaut l’attention des partis anti-stalinistes, mais aussi de l’IC et des services secrets soviétiques, le NKVD. Le PC néerlandais dénonce «son financement» par l’Allemagne nazie, tandis que les élus communistes accusent Sneevliet d’être un agent nazi.

En 1937, Ignace Reiss, un espion décoré par l’URSS, prend contact avec Sneevliet. Les deux hommes se connaissent depuis 1920. Reiss veut demander de l’aide à Sneevliet pour rompre avec Staline, mais il est assassiné par des agents soviétiques alors qu’il s’apprête à se rendre aux Pays-Bas.

Le NKVD contribue aussi à pourrir la relation entre Trotski et Sneevliet. Le premier passe alors par son fils, Léon Sedov, domicilié à Paris, pour contacter ses camarades européens. Or, le secrétaire de Sedov, Mark Zborowski, est un espion du NKVD, ce que Sneevliet soupçonne. Pourtant, Sedov et Trotski lui font entièrement confiance, et reprochent à Sneevliet de formuler des accusations calomnieuses.

Le fossé entre Trotski et Sneevliet se creuse. Ce dernier ne peut supporter les dures critiques de Trotski envers le POUM, qui lutte pour sa survie. De plus en plus isolé et amer, Trotski suggère que le point de vue de Sneevliet sur les syndicats est motivé par des intérêts personnels, alors même que Sneevliet a lui-même proposé de démissionner à plusieurs reprises. En 1938, Trotski écrit à son secrétaire: «Quelqu’un pourrait-il croire un instant qu’en cas de participation des Pays-Bas à la guerre, Sneevliet serait capable d’un positionnement révolutionnaire? Seul un aveugle pourrait croire cela». Sur ce point, Trotski a tort sur toute la ligne.

La critique de Trotski envers le NAS est plus proche de la réalité. La fédération est enracinée parmi les ouvriers radicalisés des secteurs de la construction et des transports, mais elle a peu de soutien dans l’industrie moderne. Selon une militante, même dans les secteurs où elle est présente, la fédération n’organise que des mouvements minoritaires. Bien que le NAS soit très affaibli et ne compte plus que quelque 10 000 membres, Sneevliet refuse de le quitter. Le RSAP se trouve ainsi de plus en plus isolé et en recul.

Entre-temps, Sneevliet est confronté à d’atroces drames familiaux. Ses deux fils se suicident: Pim en 1932 et Pam en 1937. Peu avant de passer à l’acte, Pam s’est disputé avec son père: il voulait partir en Espagne, mais Henk le lui a interdit en arguant qu’il doit soumettre sa décision au parti. Quelques années plus tard, Sneevliet perd le contact avec sa fille Sima. C’est un dirigeant hautain et parfois autoritaire, dont le leadership patriarcal ne détonne pas au sein du mouvement socialiste. Son beau-fils San Santen écrira plus tard qu’il pensait avoir la légitimité pour prendre des décisions au nom de l’organisation de jeunesse du parti. Ce genre de comportement mènera à la démission de militant·e·s, Santen compris.

Sneevliet a tendance à considérer les divergences politiques comme des trahisons envers lui. Le RSAP est son parti – il en était l’idéologue, le dirigeant et le porte parole. Les divergences d’opinion finissent souvent en conflit avec le parti dans son ensemble. Mais Sneevliet est aussi un dirigeant entièrement au service du parti, capable d’insuffler courage et engagement.

Le Front Marx-Lénine-Luxembourg

Le RSAP a planifié sa réponse en cas d’occupation allemande avant que la guerre ne soit déclarée. La direction décide que les militant·e·s les plus sûrs formeront une organisation souterraine pour organiser la résistance clandestine: le Front Marx-Lénine-Luxembourg.

L’Allemagne nazie envahit les Pays-Bas le 10 mai 1940, et déborde rapidement les défenses néerlandaises. Sneevliet est alors en Belgique. Faisant fi d’une consigne de la direction du parti, qui lui a demandé de quitter le pays en cas de guerre, il retourne chez lui. Dans le viseur des nazis, comme dirigeant de gauche connu, il rejoint la clandestinité, se rasant la tête et se laissant pousser la barbe.

Les premières publications de la nouvelle organisation clandestine font preuve d’une analyse lucide de la situation. Elles annoncent une guerre au moins aussi longue que celle de 1914–1918 et sa propagation aux colonies. Elles ne croient pas que les dirigeants nazis des Pays-Bas occupés seront moins violents que ceux d’Allemagne.

Sneevliet et ses camarades appellent à la formation d’un Troisième front [refusant la défense des démocraties occidentales et de l’URSS stalinienne, NdR]. C’est leur traduction du concept de «Troisième camp» du socialiste américain Max Shachtman. Ils publient un appel du Parti des Travailleurs de Shachtman, qui explique que le «Troisième camp» est celui des «masses laborieuses, ces braises qui couvent sous la surface de la terre, qui effectuent le travail tout en souffrant de la faim en période de paix et qui meurent en période de guerre». Ils affirment ainsi que la mission des socialistes est de les organiser.

La lucidité du Front est remarquable, comparée à celle de la plus grande partie de la gauche. De son côté, le NAS cesse d’exister: les dirigeants du SDAP déclarant que toute résistance syndicale est inutile, ils le dissolvent, tandis que les communistes tentent de continuer à exister légalement en se taisant tant que le pacte entre Hitler et Staline est en vigueur.

Le Front MLL tente au contraire d’organiser des actions qui combinent lutte pour le socialisme et contre le fascisme. L’organisation ne collabore pas avec la résistance nationaliste dirigée par des figures de droite et se tient à l’écart d’autres groupes de gauche qui, selon elle, ne se distancient pas assez des belligérants. Comme son nom l’indique, le Front MLL analyse la Seconde Guerre mondiale comme une répétition de la Première: il s’agit avant tout d’une collision entre puissances impérialistes. Il se fixe l’objectif d’atteindre les anciens membres SDAP, plus nombreux et moins tenus idéologiquement que ceux du PC. Il espère qu’après avoir assisté à l’échec de leurs dirigeants, ils pourront être convaincus de la justesse de la stratégie du Front.

La grève de février 1941 est un point d’orgue dans la résistance néerlandaise contre les nazis. Dans le courant du mois, un fasciste néerlandais est tué par un groupe d’auto-défense juif lors d’une confrontation. En réaction à une résistance qui monte, les nazis commencent à fermer les quartiers juifs et à regrouper violemment les hommes qui comptent pour la communauté. Deux dirigeants du PC, Piet Nak et Willem Kraan appellent à la grève. Le mouvement se propage hors d’Amsterdam, où la plus grande partie de la grève est organisée par des communistes. Elle est réprimée violemment. Maurice Ferares, l’un des dirigeants qui a tapé le pamphlet appelant à la grève dira plus tard: «Personne ne peut revendiquer être à l’origine de l’appel. Ce fut une action de la population entière d’Amsterdam contre les mesures anti-juives de l’occupant nazi». Les jours précédant la grève témoignent d’un regain de tension. De son côté, le Front MLL appelle à la résistance contre l’antisémitisme nazi en formant des groupes d’autodéfense et en organisant des marches de protestation:

«Si les hommes et les femmes des quartiers ouvriers se rendaient dans le quartier juif d’Amsterdam… Qu’ils mènent la lutte contre les bandits payés du mouvement national-socialiste hollandais, alors nous aurions un exemple parfait de solidarité spontanée qui devrait s’exprimer plus souvent dans les entreprises. Soyez un torrent qui quitte la fabrique, laissez vos métiers à tisser et ateliers et joignez-vous à la masse de camarades en lutte dans votre quartier.»

Sneevliet et ses camarades sont convaincus que la grève a démontré qu’un Troisième front était possible.

Venez frères et sœurs…

Les membres du Front ont peu d’expérience de la clandestinité: ils tentent d’atteindre les travailleurs·euses néerlandais au moyen de journaux, pamphlets, posters et graffitis. Le Front considère que le citoyen allemand n’est pas l’ennemi et distribue de la propagande aux soldats; il réussit même à diffuser illégalement du matériel en Allemagne. Il est difficile d’évaluer l’impact de ces actions, même si tenter de démontrer qu’il est possible de s’opposer au régime nazi a contribué à nourrir l’espoir. Durant la guerre, les membres du Font, ainsi que ceux d’autres organisations, ont risqué leur vie pour aider et cacher des personnes poursuivies par les nazis.

Un membre du Front est dénoncé aux nazis début 1941. Les Allemands obtiennent des noms par la torture. Dans les semaines qui suivent, la majorité des dirigeants du Front sont arrêtés, dont Henk Sneevliet. Ab Menist, Willem Dolleman, Cor Gerritsen, Jan Schriefer, Jan Koeslag, Jan Edel et Rein Witteveen sont condamnés à mort. Cor Gerritsen se suicide dans sa cellule et les autres sont exécutés le 13 avril 1942.

Un détenu enfermé dans une cellule face à celle de Sneevliet décrit leur dernière heure:

«Ils avaient tous été amenés dans une petite cellule, juste en face de la mienne, de 90 cm sur 2 m. Et surgit ce moment émouvant: ‹ Donnons-nous les mains! ›, et les sept hommes entonnèrent l’Internationale à pleins poumons une heure avant leur mort. Quelle mélodie et quels mots! Je suis allé plusieurs fois au concert, mais jamais je n’ai entendu chanter avec autant de sentiment et de conviction. Je n’ai pas honte d’avoir pleuré».

Dans sa lettre d’adieu à son beau-fils et sa fille Sneevliet écrit: «Mes chers, j’aurai naturellement préféré qu’il m’ait été épargné de donner ma vie au service de mes idéaux. Cela n’aurait pas dû être [en allemand dans le texte]. La fin arrive soudainement, avec laquelle je suis réconcilié, conscient d’avoir été un fidèle soldat de ma cause…. N’oubliez pas [vos] amis et connaissances. J’espère avoir la force jusqu’au dernier moment de faire triompher le dicton malais: Berani Karena Benar – être courageux parce que c’est juste! Je vous salue mes aimés, prenez soin l’un de l’autre, un tendre baiser d’adieu. Votre oncle Henk».

Sneevliet a vécu avec une foi inébranlable dans le socialisme. Pour lui, cela ne signifiait pas la dictature d’un parti ou d’un dirigeant: le socle de son idéal, c’était l’émancipation des travailleurs·euses, la liberté et l’internationalisme. Sneevliet et ses camarades ne se faisaient aucune illusion sur la dictature stalinienne et refusaient de faire la paix avec le capitalisme. Ils ont su trouver leur propre voie dans les tumultes du début du 20e siècle. Leur mémoire reste une source d’inspiration et leurs principes sont toujours d’actualité.

 

Paru le 15 avril 2017, et traduit du néerlandais pour solidaritéS par Martin Boekhoudt.

Source : solidaritéS

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