Détruire les femmes pour construire le capitalisme : un ouvrage essentiel de S.Federici

féminisme

Silvia Federici — Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Editions Entremonde[1]

De la fin du XVème siècle à la fin du XVIIème siècle plusieurs dizaines de milliers de femmes (jusqu’à 100.000 selon Ann Barstow[2]) ont été exécutées pour sorcellerie en Europe et dans les colonies. Comment peut-on expliquer ce phénomène occidental (de l’Ecosse à l’Italie, du pays basque à l’Allemagne en passant par la Nouvelle-Angleterre et le Pérou) nommé « chasse aux sorcières » ?

Le sens commun incite à considérer la chasse aux sorcières comme une bouffée d’irrationalité balayée par la civilisation des Lumières et le capitalisme naissant face à l’obscurité du Moyen-Age féodal.

Le travail remarquable de Silvia Federici (Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive) bat en brèche cette lecture superficielle et propose une analyse stimulante à la confluence du marxisme et du féminisme radical[3] : en lien avec l’esclavagisme, la « chasse aux sorcières » apparaît comme le paroxysme d’un processus d’avilissement et de dépossession des femmes dans le cadre de l’accumulation primitive du capital. Nous retrouvons ici les différents éléments du titre et du sous-titre de l’ouvrage : Caliban est le personnage d’un esclave monstrueux dans une pièce de Shakespeare (La Tempête) mais réapproprié par les critiques de la colonisation (notamment Aimé Césaire dans Une Tempête), la sorcière, figure féminine honnie (et mère de Caliban dans la pièce), « Femmes, Corps et Accumulation primitive » précisant les principaux éléments de l’analyse de S.Federici.

Cet ouvrage est avant tout une invitation à partir d’une étude d’un groupe subalterne spécifique de l’ordre patriarcal et capitaliste (les femmes, les esclaves) sans l’isoler de la société mais, au contraire, utiliser cette étude comme un projecteur pour comprendre l’ensemble du système économique et social en éclairant des pans restés dans l’ombre. S. Federici procède à un double aller-retour permanent entre, d’une part, l’évolution générale des sociétés et celle de groupes subissant une oppression spécifique, et d’autre part, sur les stratégies d’imposition « d’en haut » et de résistances « d’en bas ». Le résultat est une œuvre érudite mais extrêmement dynamique et ouverte sur le monde d’aujourd’hui.

Ainsi, le grand intérêt de ce livre est non seulement le renversement de perspective pour l’étude de la transition au capitalisme mais d’être également un outil intellectuel d’actualité pour notre activité militante.

La transition au capitalisme est un thème « classique » dans la littérature marxiste indissociable du terme d’ « accumulation primitive » employé dans le livre I du Capital de K.Marx comme le processus aboutissant aux conditions nécessaires au capitalisme. S.Federici se situe pleinement dans la continuité de cette approche mais de manière critique en s’appuyant sur un courant féministe radical en lien avec le marxisme qui s’est incarné dans le Wages for Housework Movement (Mouvement pour un salaire domestique). Ce courant a pour thèse centrale, reprise par Federici, que l’oppression des femmes n’est pas un reliquat du féodalisme mais un élément essentiel de l’accumulation capitaliste[4]. Les femmes sont à l’origine de la reproduction de la force du travail et le non-paiement du travail domestique a été le secret de la productivité de l’exploitation salariée. Ainsi, alors que la subordination des femmes était modérée dans le monde pré-capitaliste de par leur accès aux biens communaux, avec l’émergence du capitalisme « les femmes elles-mêmes devenaient les communaux dès lors que leur travail était défini comme ressource naturelle, en dehors de la sphère de rapports marchands » (p. 196).

Il s’agit dès lors de dépasser la dichotomie entre genre et classe puisque le patriarcat n’est pas considéré comme une notion flottante en dehors de l’histoire sociale-économique mais contextualisée avec un contenu de classe.

C’est armée de cette approche que S.Federici aborde la transition au capitalisme, réaction à la profonde crise de la société féodale qui se traduit par l’intensification de la guerre larvée incessante au sein du manoir entre seigneur et paysans. Cette transition se traduit principalement par la mise en place d’enclosures (c’est-à-dire la privatisation) sur les terrains communaux (c’est-à-dire des biens publics) et la commutation en monnaie des services en nature à fournir au seigneur, ce qui avantage les paysans les plus riches. Toutefois, cette transition ne se fait pas sans opposition loin de là : les révoltes paysannes endémiques se développent et de très importants mouvements du prolétariat naissant prennent la forme de mobilisations millénaristes et, surtout, d’hérésies. Les hérésies cathares, les vaudois, les taborites etc., au sein desquelles les femmes jouent un rôle de premier plan, constituent une réponse de masses prolétarisées pour une société égalitaire avec le lexique des évangiles contre l’Eglise et les princes[5]. Leurs défaites, suite à de véritables guerres et à une répression féroce, ne doit pas faire oublier leur ampleur.

S.Federici montre comment dans ce contexte de crise profonde des sociétés européennes la première offensive capitaliste va se développer en usant de la force et en divisant le prolétariat par l’avilissement et la relégation des femmes à travers :

1) L’assujettissement du travail des femmes et de leur fonction reproductive à la reproduction de la force du travail.

2) L’exclusion des femmes du travail salarié

3) La mécanisation des corps prolétaires et la transformation de ceux des femmes en machines de production de nouveaux travailleurs.

La prise en compte de ces phénomènes comme éléments centraux pour l’accumulation primitive du capital complète l’analyse qui en avait été faite par K.Marx. S.Federici décrit comment l’exclusion des femmes des corporations, la dénégation de l’apport de leur travail domestique, va de paire avec leur dépossession de leur propre corps : les femmes deviennent avant tout des uterus et tout ce qui entrave cette fonction d’appareil reproductif doit être brutalement réprimé. La discipline de fer et de sang du nouvel ordre patriarcal-capitaliste culmine donc avec les chasses aux sorcières qui touche avant tout des femmes misérables et souvent âgées. La terreur instillée de la sorte est le ferment de la redéfinition d’une « féminité » passive et soumise au service du capitalisme.

Ce phénomène va de pair avec « l’apport » de l’esclavage à l’accumulation primitive, ce travail au coût dérisoire a largement contribué au premier essor capitaliste.

L’esclavage et l’avilissement de femmes ne font pas l’objet d’un simple parallèle. S.Federici invite à nouveau à regarder ce qui reste dans l’ombre pour comprendre l’ensemble du tableau et les chemins non explorés. Elle braque le projecteur sur la figure de Sycorax, la mère sorcière de Caliban dans la pièce de Shakespeare. Cela se traduit dans l’analyse historique par l’attention accrue sur les recompositions de résistance qui sont apparues entre femmes esclaves, métisses, blanches pauvres confrontées au joug du patriarcat capitaliste.

L’appropriation militante de cet ouvrage peut être double. La première est évidente car mise en avant par S.Federici : il s’agit du parallèle entre les phénomènes d’enclosures et de relégation des femmes lors de la transition au capitalisme avec les politiques d’ajustement structurels imposées aux pays africains. L’auteure, qui a enseigné et vécu de nombreuses années au Nigeria, tisse ce parallèle tout au long de son ouvrage. La deuxième est, pourrait-on dire, d’ordre stratégique. L’une des démonstrations les plus robustes de S.Federici porte sur le succès global obtenu par les dominants contre le prolétariat naissant en le divisant par l’avilissement des femmes et l’esclavage. Les luttes contre les oppressions spécifiques ne sont pas des éléments secondaires mais un élément central dans l’unification du prolétariat contre le capital, condition incontournable pour un quelconque succès. La démarche militante qui en découle correspond en quelque sorte au pendant de celle, intellectuelle, de S.Federici dans son livre que nous avons décrit au 4ème paragraphe : autonomie de la lutte contre l’oppression spécifique par ceux-celles qui y sont confronté-e-s, intégration pleine et entière de ces luttes dans le cadre général de la guerre contre le capitalisme. Dans la situation sociale extrêmement dégradée dans laquelle nous évoluons, où les positions tombent les uns après les autres, où l’idée même d’une victoire collective partielle des prolétaires commence à s’évanouir, abattre les cloisons qui empêchent une telle démarche apparaît comme urgent.

Notes

[1] Le premier chapitre de ce livre est en accès libre sur le site Période: http://revueperiode.net/il-faut-a-tout-ce-monde-un-grand-coup-de-fouet-mouvements-sociaux-et-crise-politique-dans-leurope-medievale/

[2]Ann Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts

[3]L’auteure cite trois cadres théoriques qui lui servent de « points de référence : féministe, marxiste et foucaldien » (p 19). En réalité, le cadre théorique de M.Foucault n’occupe pas une place équivalente aux deux autres dans l’ouvrage. Il ne fait que très ponctuellement l’objet d’une appropriation positive dans l’analyse de S.Federici mais sert surtout de contrepoint à critiquer, en particulier l’indifférence au genre adoptée par M.Foucault dans son Histoire de la sexualité.

[4]Il est notable que la plupart de ces auteures n’aient pas été traduites en français ou que leur ouvrage ne soient plus édités depuis plus 30 ans : Selma James Sex, Race & Class, Selma James et Mariarosa Dellacosta, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale. Quand à cette œuvre de S.Federici, elle a attendu 10 ans pour être traduite de l’anglais, ce qui donne un indice de la tendance au provincialisme du débat en France.

[5]La piraterie, dont les membres sont des victimes du phénomène des enclosures, en tant que contre-société leur est un écho tardif comme l’indique les recherches de Marcus Rediker qu’évoque également S.Federici : M.Rediker, L’Hydre aux mille têtes, éditions Amsterdam, M.Rediker, Pirates de tous les pays, éditions Libertalia.

Source : ENSEMBLE

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