Choux de Bruxelles et modernisme

choux de bruxelles

Enfin une bonne nouvelle pour les diabétiques du type 2 dont je suis. Du moins s’il s’avère exact que le sulphuraphane contenu dans les choux de Bruxelles fait diminuer la production de glucose dans les cellules du foie. Cela semble marcher pour les rats et peut-être aussi pour les humains. Je vais donc augmenter ma consommation de ces choux, mais évidemment quand la saison le permet, car je refuse les choux venant du Chili. Je veux des choux bien de chez nous, des choux autochtones ! « Eigen spruitjes eerst », comme on dit en Flandre. La consommation de ce produit pose pourtant quelques problèmes, notamment son odeur sulfureuse, tout comme celle des brocolis d’ailleurs, que je n’aime pas.

La question de l’odeur désagréable de ce légume est devenue une métaphore dans la littérature hollandaise, littérature sans doute inconnue des francophones, mais que je voudrais quand même communiquer car il s’agit d’une forme de mépris social envers les non fortunés. Certains auteurs néerlandais (mais non flamands !) remarquaient avec condescendance l’odeur des choux dans les escaliers des « HLM ». Cette odeur était pour nos petit-bourgeois artistiques un signe de pauvreté, non seulement d’un point de vue matériel mais aussi culturel. Nos artistes ne consommaient certainement pas ce choux d’origine belge. Il y avait certainement une raison économique pourquoi les citoyens moins éduqués mangent ces choux et non pas des huitres. Mais les écrivains snobs se donnent trop d’airs : la bouffe hollandaise n’était pas géniale et les techniques de cuisson bataves plutôt médiocres. Je dois avouer que récemment ils ont fait un grand pas en avant (pas les snobs mais les cuisiniers) et que leurs potages ont toujours été d’une qualité supérieure depuis le 17e siècle. Pour diminuer l’odeur sulfureuse des choux, il faut les cuire al dente et non les transformer en une bouillie insipide.

On retrouve cette condescendance envers le peuple partout dans le monde, ainsi dans la littérature anglaise de cette même période des années 1920-50. Selon les snobs urbains les gens habitants des « suburbs », les faubourgs de Londres, sont des philistins. Celui et celle qui n’a pas le fric pour être domicilié à Bloomsbury (où habitaient Virginia Woolf, John Maynard Keynes et autres génies) ne peut pas profiter d’une pensée tridimensionnelle large, haute et profonde. Ce sont des intellectuels de ce genre qui ont été pris à parti par John Carey dans son essai « Les intellectuels et les masses » (The Intellectuals and the Masses, 1992). Carey combat l’idée partagée par les intellectuels (britanniques) que les goûts, les plaisirs et autres ne peuvent être comparés à ceux des gens supérieurs. Plus qu’on est riche plus qu’on a de la délicatesse. Les artistes dont il s’agit appartenaient au courant dit moderniste. Selon John Carey, leur modernisme était un complot anti-égalitaire pour effrayer le lecteur moyen et délimiter le terrain de l’élite. Il y a certainement dans la critique de Carey un aspect conservateur (et populiste), mais je crois que dans le fond il a raison. Il est extrêmement difficile pour les intellectuels de se dégager de l’emprise idéologique dominante. D’autant plus que l’intelligentsia « librement flottante » est un mythe.

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